Dimanche 3 mai 2009 7 03 /05 /2009 22:36
Pourquoi parler d' Antoine Blondin, là, tout de suite ?

Parce qu' il a écrit - ou dit - quelque part ceci :

"La plus belle phrase de toute la littérature française, c'est : Garçon, remettez-nous çà !"

Voila qui mérite de s'attarder, à la fois sur la citation et sur le personnage !

Bon. Blondin, écrivain, journaliste, chroniqueur sportif passionné par le Tour de France, connu pour sa verve gouialleuse, ses prises de position franchement "de droite" - ce qui change un peu par rapport à l'intelligentsia parisienne des années d'après guerre -  et par son intempérance notoire et sublimée.

"Garçon, remettez-nous ça !". Certains dirons que la littérature et la poésie françaises sont pleines de phrases et de vers d'un autre niveau :

            "Ariane ma soeur, de quel amour, blessée,
              vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée..."

Par exemple...
Evidemment ça a une autre allure et remiserait notre "Garçon, remettez-nous ça" au rayon des  plaisanteries de potaches.

Oui, mais, quelle admirable concision, quatre mots pas plus mais quels prolongements inattendus sur tout un monde, toute une époque, tout un tissu social...Vous ne me croyez-pas ? bon; je démontre; et pour démontrer, je dissèque :

1 - Garçon.

Ca plante le décor; on n'est pas dans un bouis-bouis de province; on est dans un café probablement parisien, où les commandes sont prises et servies par des professionnels, des garçons typés, habillés en garçon, avec le gilet, le noeud-pap,  les pieds plats et la main prompte à capturer le pourboire. Bref, un établissement qui fleure bon les années cinquante, avec (vous la voyez, là, assise au bout du comptoir ?)  une caissière à chignon.
Ici, le client est considéré; d'ailleurs c'est un habitué et le garçon devient souvent un complice voire un confident. 
Rien à voir avec ces bellâtres d'aujourd'hui, chemise ouverte sur un torse bronzé arborant une chaîne en plaqué sur une pilosité de primate, incapable de préparer autre chose qu'un café noisette ou un diabolo menthe !

2 - remettez.

Détail intéressant : ce n'est pas la première tournée ! mais on n'en saura pas plus; on attaque à peine le col, ou on dévale la pente ? l'histoire ne le dit pas. Ce qui est sûr, c'est qu'en ces temps bénis le vin coulait à flot sur les comptoirs, et que pour quelques francs on atteignait vite le niveau d'extase souhaité. Blondin, lui, était un buveur hors catégorie...

3 - nous.

Comme chantait Brassens :

                         "il n'est de pire perversion qui soit
                          que de garder une bouteille par devers soi".

S'il faut faire sauter les bouchons, c'est entre amis; pas question de siroter son apéro tout seul dans son coin ! le café, c'est avant tout la convivialité. Combien sont-ils ? on ne le saura pas non plus; "nous" ça commence à deux; ensuite...on peut tout imaginer. Allez, disons qu'ils sont trois, tiens ! Je prends Blondin, tout rougeaud mais l'oeil vif, son ami Jacques Laurent, brillant causeur, avec au bec la cigarette qui le tuera, et le Directeur de l' Equipe, pour qui Blondin cachetonnait,  vu que c'est précisément l'arrivée du Tour de France.
Bobet a encore gagné; c'est la fête; on arrose...

4 - ça.

Le garçon, le sait lui, c'est son métier; pas besoin de préciser. D'ailleurs, Blondin lance une injonction codée à son garçon préféré, celui qui le couve de l'oeil et qui réagit au moindre geste. "Garçon, remettez-nous ça". Le "ça" est un secret qui ne se partage pas; mais apparemment le "ça" les satisfait; non, ils ne changeront pas de monture en chemin ! Le "ça" c'est peut-être le gros bleu du populo; c'est peut-être l'anisette rafraichissante - on est en Juillet que diable ! C'est peut-être un vin plus rare que Blondin livre à l'appréciation de connaisseurs impartiaux. Non, on ne sait pas; on ne saura pas; mais rien qu'à voir la mine réjouie du Directeur de L'Equipe : il aime..."ça".


Voila; CQFD; donc, la plus belle phrase de la littérature française, c'est (répétez avec moi) : "garçon, remettez-nous ça !"

Ben moi,  j'ai une petite soif tout d'un coup, là...tiens, à la tienne  Georges !

 

 


Par Rouletabille
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