Vous conviendrez que je suis sûrement le plus doux et le plus placide des hommes, que j'ai toujours privilégié la discussion
et la concertation, et que l'idée même d'une quelconque violence physique m'est étrangère.
De même, étant toujours certain de mon bon droit et ferme dans mes convictions, j'ai plutôt tendance à plaindre mes contradicteurs - qui sont par définition dans l'erreur - plutôt qu'à les
agresser.
Pourtant, ce matin, je me suis réveillé avec un petite chanson dans la tête (comme d'habitude), et là, soudain, non seulement un souvenir bien précis a resurgit du tréfonds de ma
mémoire, mais aussi l'envie de meurtre qui m'a envahi ce jour là !
Voila dans quelles circonstances j'ai découvert, jeune homme, ce sentiment si puissant - qui n'est d'ailleurs jamais réapparu à ce niveau (du moins jusqu'à ce jour...) : LA
HAINE.
Colmar; 152 régiment d'infanterie; Février; jamais eu aussi froid de ma vie; la cour de la caserne était gelée et c'était un exploit chaque matin de TRES bonne heure d'arriver au foyer - en
traversant ladite cour - sans glissade, sans entorse ni fracture.
Les journées se passaient fréquemment en manoeuvre dans les Vosges (et dans la neige), bref l'enfer!
Heureusement, le soir les survivants se retrouvaient, après la soupe, dans un espace de détente pompeusement appelé : le mess.
Là, nous pouvions enfin nous relâcher un peu, siroter quelques bieres, fumer les fameuses "troupes" qu'on nous distribuait gracieusement, taper un peu le carton, et nous lamenter
sur notre triste sort.
Il y avait aussi un poste de radio, modèle 1936, qui nous diffusait les variétés de l'époque.
Et justement, ce soir-là, alors que de retour de manoeuvre, la petite tablée de quatre trouffions regroupée par affinité instinctive, que nous formions, était effondrée physiquement et
moralement, quelques notes de guitare caressent soudain mon oreille, et la voix chaude de Brassens entame ce petit bijou de chanson : "à la claire fontaine"...
Malgré le brouhaha, les invectives diverses et variées qui volaient à travers la salle - et dont vous devinez la délicatesse du propos -, le bruit des verres et des cannettes, les exclamations
des joueurs de tarot, je parvenais à discerner les premiers vers scandés par la musique ô combien mélodieuse du Grand Georges...
"Dans l'eau de la claire
fontaine
elle se baignait toute
nue,
une
saute de vent
soudaine
jeta
ses habits dans les nues..."
Mon décor se métamorphosa aussitôt; une brume, dense dabord, qui ne devait rien aux cigarettes,
s'éclaircissait; il y avait un bois, un rossignol, une fontaine, et une pauvre fille innocente, et nue, et bien embêtée..
"En détresse elle me fit signe,
pour la vêtir d'aller
chercher
des monceaux de feuilles
de vigne,
fleurs de lys ou
fleurs d'oranger..."
Disparue la fatigue, envolé la mal aux pieds, guéri le méchant rhume, évaporés les individus grossiers et malodorants; comme il était loin le mess et le 152ème RI !
"Avec des pétales de
roses
un bout
de corsage lui fit,
la belle
n'était pas bien grosse,
une
seule rose a suffit..."
Je devais afficher un sourire béat et un regard absent; mes camarades continuaient leur conversation - sûrement édifiante - tandis que les buveurs buvaient, les braillards braillaient, les
joueurs jouaient, et les fumeurs continuaient de se tapisser les poumons. Moi, j'avais fort à faire...
"Avec le
pampre de la vigne
un
bout de cotillon lui fit,
mais
la belle était si petite
qu'une
seule feuille a suffit..."
Et c'est là, qu'un individu se lève bruyamment d'une table voisine; l'oeil torve, le mégot à la lèvre, la goutte au nez; un type pataud, trapu, rougeaud, néandertalien; et voila qu'il
slalome entre les tables, qu'il s'approche de la radio...je n'en crois pas mes yeux : il tend sa patte crochue, il tripote le bouton des stations ... il nous offre un concert
de grésillements, et trouve enfin un truc à sa convenance, un machin en anglais hurlé par les Rolling Stones !
Je cru qu'un tollé unanime allait s'élever contre ce geste barbare, mais non, rien, indifférence totale ! pas de protestation, pas de velléité de lynchage !
Personne n'a réagit devant cette tragédie; c'est seulement sous ma chaise qu'un gouffre s'est ouvert, engloutissant cet instant ce grâce inespéré, volé,
désormais détruit, effondré !
Alors, oui, mesdames et messieurs les jurés, la haine, la vraie, m'envahit.
Mon sang ne fait qu'un tour ! je me précipite sur l'énergumène, le prend au collet, le soulève du sol; il éructe, il étouffe, les yeux lui sortent de la tête, il supplie, il...
Bon. La vérité m'oblige à dire que je n'ai pas bougé de ma chaise.
Il n'était déja pas dans ma nature d'aller faire le coup de poing -d'ailleurs ce type avait l'air d'être fort comme un boeuf- je restais donc prostré, tétanisé; mais si ma haine avait
été un poignard comment je l'aurais massacré ce sagouin !
Voila, fin de l'histoire.
J'ai fini par être viré rapidement de ces lieux malsains pour reprendre le cours normal de ma vie.
Lui, ce bâtard dont j'ignore même le nom, je ne sais pas ce qu'il est devenu (quoiqu'il ma semblé le reconnaître il y a quelques années dans l'équipe ministérielle d'un gouvernement de
gauche, mais je n'en suis pas sûr) et je m'en fiche; je lui ai souhaité sincèrement tout le malheur possible et j'espère que mes voeux ont été exaucés.
Maintenant que les esprits se sont apaisés, et que nous sommes entre gens de qualité, ne nous privons pas, encore et encore, de cette véritable perle dans l'oeuvre de
Brassens.
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