C'était au temps ou Brel attendait Madeleine, avec son petit bouquet de lilas, sous la pluie; d'ailleurs il
pleuvait ce soir là, ou plutôt, il avait plu et les trottoirs luisaient sous les réverbères.
Nous sortions du cinéma : West Side Story ! vu sur l' écran géant du Comédia ! Nous étions gonflés à bloc; on sautait dans les flaques en chantant "i like to be in américa"; avec
nos impers, on se prenait pour Gene Kelly dans "singing in the rain"!
Sauf que d'un seul coup les gentils lycéens étaient devenus des durs - limite voyous - j'étais un Jet, François un Shark, et elle, qui tournait comme un derviche en minaudant "i feel pretty",
elle était Maria , of course...
Elle avait accepté de nous accompagner. Elle, la star de la classe; elle, qui devait son statut de reine
- et son essaim de courtisans - au charme fascinant de ses yeux verts, à une sorte de charisme naturel et magnétique, qui nous attirait comme une bougie attire les lucioles. Il faut
dire aussi, incidemment, qu'elle avait sûrement la plus jolie poitrine du lycée (j'adorais, le jeudi matin, quand elle demandait ingénuement : "on a dessin aujourd'hui ?" - je
répondais les yeux dans le vague et la voix cassée : "oui, oui, à 10 heures...").
Les copains s'étaient dispersés, un peu à chaque carrefour, et il ne restait plus que nous, François,
moi... et elle.
On avait un bout de chemin en commun, elle et moi, pour retourner dans nos familles; avant on passait devant chez François.
"Allez on te dépose - salut, à demain - quoi ? ah t'es pas pressé ? tu préfères nous accompagner ? ah bon; t'es sûr ?, ok..."
Bon, on continuait à slalomer sur le trottoir en chantant "to night...to night..." François - qui avait un léger surpoids - trainait un peu; soudain, elle attrape ma manche : "vite,
vite, on va se cacher", et nous voila sous un porche, une allée comme on dit chez nous, un couloir d'immeuble quoi.
"Il arrive, pousse-toi !" Me voila coincé entre une poubelle, la lourde porte cochère, et ...elle.
Elle, tout contre moi; moi le nez dans ses cheveux, la main sur son épaule, tous les deux guettant le passage de notre victime...
O temps suspend ton vol...
François approche; il s'arrête; il nous cherche; il repart.
Elle se détend, s'appuie un peu sur moi, se retourne lentement...quelques secondes passent - un siècle - son regard d'émeraude glisse sur moi laissant sur ma peau et dans mon âme des
traces incandescantes, façon Hiroshima...
"on y va ? susurre-t-elle - euh... oui - répond le grand connard en imperméable - on va le perdre..."
Quelques jours plus tard, François me dit dans un couloir :"ben mon vieux, tu sais pas ce qu'elle vient de me sortir ? - il avait l'air stupéfait cet
imbécile - elle a dit que, l'autre soir, dans l'allée, si tu avais voulu l'embrasser...elle t'aurait laissé faire..."
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